Après l’Australie, l’Afrique du Sud et l’Argentine, focus à présent sur le vainqueur du Rugby Championship 2022 : la Nouvelle-Zélande. Si elle a signé une 9ème victoire en 11 éditions, l’équipe des All Blacks a largement montré ses limites durant la compétition et a été critiquée comme rarement elle ne l’a été. Mais cette crise survenue à un an de la Coupe du Monde pourrait-elle être salvatrice ou annonce-t-elle un déclin qui ne fait que commencer ?

Une chute amorcée depuis 2018

La fin de cycle de la génération dorée

Pour tous les amateurs du rugby de l’hémisphère sud, la crise traversée par l’équipe de Ian Foster cet été n’a rien d’un hasard. Elle était même sous-jacente depuis 2018 lorsque les All Blacks – sortant de presque une décennie de règne et d’invincibilité – avaient montré leurs premiers signes d’épuisement. Pour ses dernières années à la tête de ce qui fut certainement la meilleure équipe de l’histoire, Steve Hansen avait maintenu sa confiance à ses hommes forts et à ses leaders comme il l’avait fait en 2015. Pourtant le plan de jeu semblait moins performant et les failles plus évidentes (comme le manque de réussite au pied de l’ouvreur Beauden Barrett, qui masquait jusque-là cette carence par ses fulgurances offensives). La défaite en demi-finale de la Coupe du Monde 2019 face à des Anglais survoltés marquait la fin d’un cycle avec les retraites de plusieurs joueurs emblématiques de 2011 et 2015 comme Kieran Read, Jérôme Kaino, Ben Smith ou Sonny Bill Williams. La fédération Néo-Zélandaise a dû alors faire un choix : assumer une fin de cycle et démarrer une nouvelle ère avec un rajeunissement du groupe et du staff (avec le brillant tacticien Scott Robertson en ligne de mire) ou alors jouer la continuité avec Ian Foster adjoint de Steve Hansen (lui-même ancien adjoint de Graham Henry qu’il avait remplacé en 2012). C’est la deuxième option qui fut retenue et Foster fit ce qu’on semblait attendre de lui : changer le moins de choses possible. 

Le conservatisme de Foster

Seuls les joueurs retraités furent remplacés et le même plan de jeu instauré par Hansen à la fin de son mandat avec un deuxième ouvreur repositionné à l’arrière (Beauden Barrett, prié de faire de la place à Richie Mo’Unga) fut conservé. Sauf que ce plan de jeu, ces joueurs cadres et ce collectif, avaient déjà montré leurs limites auparavant. En ne renouvelant pas son équipe (au contraire de Hansen qui avait eu l’intelligence de tester énormément de jeunes talents entre 2012 et 2013), Ian Foster a appauvri son réservoir et a affaibli son collectif, devenu trop dépendant d’anciennes gloires vieillissantes. A titre individuel, le capitaine Sam Cane, considéré depuis ses débuts comme l’héritier de Richie McCaw, n’a que très rarement joué à son meilleur niveau, la faute à de graves blessures mais aussi peut-être à certaines limites dans ce rôle.

Le sélectionneur Ian Foster et son capitaine Sam Cane, sous le feu des critiques en Nouvelle-Zélande.
Le sélectionneur Ian Foster et son capitaine Sam Cane, sous le feu des critiques en Nouvelle-Zélande. ©redacaoemcampo.com

Le pack All Black dans son ensemble, a nettement perdu de sa superbe, trop dépendant des performances de quelques individualités en place depuis de nombreuses années alors que d’autres (notamment en première ligne) semblent loin du top niveau mondial à leur poste. Au niveau des trois-quarts, Foster fut incapable de stabiliser une paire de centres et de créer des automatismes, et n’adaptant pas ses compositions à son plan de jeu, ou l’inverse. C’est ainsi qu’on vit régulièrement un David Havili, formé à l’arrière et capable d’évoluer à l’ouverture, jouer les autos tamponneuses en premier attaquant ou positionné en pivot à plat devant la défense à la manière d’un Ma’a Nonu, alors que ses qualités sont toutes autres. 

Malgré un début de mandat mitigé (jeu stéréotypé et première défaite de l’histoire des AB face aux Argentins), la fédération Néo-Zélandaise s’entêta dans son erreur en prolongeant le contrat de Ian Foster jusqu’en 2023. La saison 2021 ne fit que confirmer ce déclin avec une tournée européenne marquée par les deux défaites cinglantes reçues face aux Irlandais et aux Français, sans que le staff et la stratégie mise en place ne soient encore réellement remis en question.

Un rebond à confirmer en fin d’année

Un staff remanié pour remporter le Rugby Championship

Cette saison, après avoir connu une série historique de défaites, la fédération Néo-Zélandaise a enfin réagi. Si Ian Foster a officiellement conservé son poste, son staff a été largement remanié avec l’arrivée de Joe Schmidt (ex coach principal du Leinster et de l’équipe d’Irlande) comme adjoint en charge de l’attaque et de Jason Ryan (ex Crusaders) pour encadrer les avants. Un changement en douceur dont les conséquences sont encore difficiles à évaluer (la défaite historique à domicile contre les Pumas est survenue après leur nomination). S’il n’y a pas eu de révolution au niveau de la composition d’équipe (Sam Cane a notamment conservé sa place et son brassard de capitaine), les derniers matchs ont laissé entrevoir certaines améliorations notamment dans l’impact du pack néo-zélandais et ont en tous cas suffi pour remporter une compétition plus indécise que jamais, comme l’a illustré l’incroyable rencontre Australie-Nouvelle Zélande, remportée sur le fil par les Blacks.

Des tests-matches de novembre comme révélateur

Mais pour beaucoup d’observateurs ces changements n’ont pas été suffisamment radicaux et surtout, les All Blacks ne font plus peur à nombre de leurs adversaires qui ont décelé les failles pour les faire tomber. Finalement, le groupe mis en place par Foster en début de saison n’a quasiment pas évolué et la présence de certains joueurs continue d’interroger (Codie Taylor, Akira Ioane, Roger Tuvasa Sheck ou autres Braydon Ennor ne semblent pas – ou plus – les plus performants à leurs postes au pays). La tournée hivernale était l’une des dernières occasions de tester de nouveaux joueurs et de les intégrer en vue de la Coupe du Monde mais le staff a choisi au contraire de resserrer son groupe. La série de matchs du mois de novembre sera donc un véritable révélateur des progrès effectués, ou non, par cette équipe depuis un an avec un programme qui semble à leur portée mais où ils n’auront pas le droit à l’erreur (matchs contre le Japon, l’Ecosse, le Pays de Galles et enfin l’Angleterre).

Quel avenir pour le rugby néo-zélandais ?

Un réservoir devenu limité

Bousculés, humiliés parfois, les All Blacks ont pourtant réussi à remporter un titre qui semblait promis à leurs rivaux Sud-Africains. Le jeu et les joueurs de talent sont donc toujours là, mais le réservoir semble plus limité. Surtout, le collectif semble extrêmement dépendant de certains cadres (en premier lieu les deux deuxièmes lignes Sam Whitelock et Brodie Retallick). Également, certains joueurs pourtant brillants dans les compétitions domestiques ne semblent pas en mesure d’élever leur niveau à l’échelon supérieur (Codie Taylor malgré ses nombreuses sélections ou encore Richie Mo’Unga qui peine à s’imposer comme un véritable leader d’attaque). Ce point interroge sur une potentielle baisse de niveau du NPC et du Super Rugby et sur une différence grandissante entre le style de jeu pratiqué dans ces compétitions et le rugby international.

Des compétitions moins formatrices aux joutes internationales

Pour faire le parallèle avec un débat récurrent dans l’Hexagone, on a souvent reproché au Top 14 de ne pas suffisamment préparer les joueurs au rythme et à la vitesse du jeu en sélection. On peut désormais se demander si le Super Rugby et le NPC préparent suffisamment les avants aux rudes batailles de l’échelon supérieur et les attaquants à des défenses beaucoup plus rapides et féroces. Depuis plusieurs années, les Néo-Zélandais ont privilégié des profils d’avants très dynamiques, capables de répéter des tâches à haute intensité et de faire preuve de beaucoup de justesse technique mais ces profils semblent désormais manquer d’impact physique et de vice pour rivaliser avec les meilleurs. Des joueurs comme Akira Ioane ou Hoskin Sotutu sont de très bons porteurs de balle, techniques et explosifs mais ils semblent loin d’un Jerome Kaino dont l’apport dans le combat manque aujourd’hui cruellement à cette équipe. 

Akira Ioane plus à son aise balle en main que dans les tâches obscures.
Akira Ioane plus à son aise balle en main que dans les tâches obscures. ©Patrick Hamilton/AFP


Le départ des Springboks des compétitions de l’Hémisphère Sud depuis 2020 va également dans ce sens : affronter leurs homologues Sud-Africains était extrêmement bénéfique pour les jeunes joueurs Néo-zélandais tant les philosophies de jeu des deux nations sont diamétralement opposées (et ce constat est d’ailleurs le même pour les Springboks dont le jeu n’a jamais été aussi stéréotypé).

Une fédération très sensible aux performances des All-Blacks

Il n’est pas étonnant dans ce contexte de voir les dirigeants Néo-Zélandais se positionner massivement en faveur de la création d’une Coupe du Monde des clubs afin de varier les oppositions et d’augmenter les revenus commerciaux permettant de garder les meilleurs joueurs au pays. 
Car le principal risque pour le rugby All Blacks est bien là : les finances de la fédération paraissent fragiles et le seront encore davantage si l’équipe venait à enchaîner les contreperformances, il sera alors quasiment impossible d’éviter un exode massif des jeunes talents en Europe ou au Japon (comme c’est le cas en Australie) et d’amorcer un déclin irréversible. Et quand on parle d’exode, il ne s’agit pas que des joueurs, depuis quelques années déjà les meilleurs techniciens Néo-zélandais exportent leurs connaissances à la tête de sélection étrangères (Schmidt, Gatland, Rennie notamment) et le formidable Scott Robertson pourrait bientôt être le prochain à succomber. 

Joe Schmidt est arrivé cet été pour apporter toute son expérience internationale au staff des All Blacks.
Joe Schmidt est arrivé cet été pour apporter toute son expérience internationale au staff des All Blacks. ©balls.ie

Toujours favoris pour 2023 ?

Dans ce contexte, la Coupe du Monde 2023 sera peut-être la première que les All Blacks n’aborderont pas avec la casquette de grandissimes favoris depuis la création de la compétition. Et c’est probablement justement là leur chance. On a l’habitude de voir les équipes se transcender contre les Néo-Zélandais sur un match éliminatoire quitte à s’écrouler par la suite (la France en 1999 et 2007, l’Angleterre en 2019) et en abandonnant ce statut d’épouvantail, ils auront peut-être davantage de marge de manœuvre. S’ils veulent continuer à dominer la planète rugby, les All Blacks n’ont plus le choix et doivent réaliser une très grosse performance en 2023, en commençant tout d’abord par ce match d’ouverture contre les Français le 8 septembre. 

Credits Nouvelle-Zélande v Argentine ©Patrick Hamilton/AFP