En signant un 4ème succès en Coupe du monde, l’Afrique du Sud est devenue la nation la plus titrée de la planète rugby. Beau joueur, le plus All Black des Frenchies Ludovic Chedru, revient sur la suprématie des Springboks et sur toutes les évolutions qui en ont fait une équipe insubmersible.

Samedi 28 octobre 23h, les Springboks sont entrés un peu plus dans l’histoire en devenant la première équipe à remporter quatre fois la Coupe du monde. En conservant le titre déjà acquis en 2019, ils réitèrent ainsi l’exploit réalisé par la Nouvelle-Zélande en 2015 et s’installent comme la nation dominante du rugby mondial. Autres statistiques spectaculaires : étant absents des deux premières éditions, les Sud-Africains ont remporté la moitié des Coupes du monde auxquelles ils ont participé et sont à 100% de réussite sur leurs quatre finales disputées. Inattendu pour certains, chanceux voire immérité pour d’autres, le dernier triomphe des Sud-Africains ne doit pourtant rien au hasard pour une équipe qui représente le véritable pays du rugby par bien des aspects.

Un succès construit sur les défaites du passé

La déchéance des années 2015-2017

Si on dit souvent que l’on apprend davantage de ses défaites que de ses victoires, on peut imaginer que les Springboks ont beaucoup appris le 16 septembre 2017. Ce jour-là ils sont tout simplement balayés par les All Blacks sur le score sans appel de 57-0, subissant au passage la plus lourde défaite de toute leur histoire. Le précédent record n’était pourtant pas à aller chercher bien loin puisque l’année précédente, face à ce même adversaire, ils avaient déjà été écrasés à domicile 57-15. Une nouvelle onde de choc pour cette équipe qui, si elle n’a pas toujours été régulière dans ses résultats, s’est toujours présentée comme un adversaire rugueux et combatif face auquel il est difficile de marquer des points. Pire encore, quelques semaines plus tard à domicile à Cape Town, les Sud-Africains ne parviennent pas à prendre leur revanche après avoir promis la guerre à leurs bourreaux. Ils s’inclinent d’un petit point (24-25) et sombrent un peu plus dans une lourde crise sportive. Mais la déchéance des Springboks ne se limite pas à leur duel avec des All Blacks au sommet de leur art : en 2016 ils ont également vécu leur première défaite en Italie (20-18) et en 2017 ils sont surclassés en Irlande (38-3). Ils descendent ainsi à la 7ème place du classement IRB, du jamais vu pour eux.

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Depuis 2015 et une encourageante 3ème place en Coupe du monde (avec une défaite de 2 petits points contre les All Blacks en demi-finale), l’équipe coachée par Allister Coetzee fait face à une importante remise en question. La génération des Etzebeth, Pollard et Vermeulen tarde à confirmer tout l’étendue de son potentiel et le jeu de la sélection semble archaïque comparé à celui proposé par des Néo-Zélandais à la fois spectaculaires et efficaces. En Super Rugby, l’équipe locale la plus performante, les Lions de Johannesbourg, propose pourtant un véritable renouveau dans le jeu sud-africain traditionnel avec un pack plus léger et mobile et une philosophie de jeu portée vers l’offensive. S’appuyant sur une vague de joueurs prometteurs parmi lesquels Malcolm Marx, Franco Mostert ou encore Faf de Klerk, les Lions performent dans la compétition et enchaînent trois podiums au classement général… avant de s’incliner trois fois en finale face à des équipes Néo-Zélandaises (les Hurricanes en 2016 puis les Crusaders en 2017 et 2018). Le sélectionneur des Springboks est alors tenté de s’appuyer davantage sur les joueurs des Lions, quitte à remettre en question les principes immuables du jeu de sa sélection, un processus qui n’a jamais réellement conduit au succès par le passé et qui scellera son sort personnel.

Le stratège Erasmus et le symbole Kolisi pour amorcer le sacre de 2019

Après les résultats catastrophiques enregistrés par Coetzee et ses hommes en 2016 et 2017, Johan « Rassie » Erasmus est appelé au chevet de l’équipe. Auparavant en charge de la province irlandaise du Munster, Erasmus devient d’abord Directeur du Rugby pour l’équipe Sud-Africaine avant de prendre définitivement les rênes de la sélection en 2018. Le nouvel homme fort du rugby Sud-Africain arrive avec des principes très clairs, ceux qui ont souvent fait le succès des Springboks : un retour à l’essentiel du jeu (conquête, jeu au pied, défense) et surtout une obsession pour la victoire, par tous les moyens. Il emmène dans ses bagages Jacques Nienaber, son adjoint spécialiste de la défense qui l’avait déjà accompagné en Irlande, et qui sera chargé de faire de l’en-but des Boks une zone à nouveau interdite pour les adversaires. Il installe également une équipe type qui ne bougera pratiquement plus pendant 5 ans autour d’hommes forts comme Tendai Mtawawira ou Eben Etzebeth et surtout il nomme Siya Kolisi capitaine. Le premier capitaine noir de sa sélection n’a pas toujours été un premier choix dans le squad des Boks mais Erasmus compte sur son charisme immense et sur son histoire personnelle inspirante pour fédérer l’équipe, mais aussi tout le pays derrière lui. Kolisi, outre ses qualités sportives indéniables, a tout d’un choix politique et d’un coup de com pour le nouveau coach : issu d’un township pauvre du sud du pays, il a grandi dans la pauvreté et a réussi à sortir de la misère grâce au rugby. Cette nomination a un effet immédiat sur le public Sud-Africain qui a envie d’aimer et de croire de nouveau en cette sélection.

Avec cette nouvelle équipe et cette nouvelle discipline mises en place par Erasmus, l’effet est quasi immédiat et les Springboks recommencent à gagner. Ils s’imposent tout d’abord en Nouvelle-Zélande (34-36) lors du Rugby Championship 2018, infligeant aux All Blacks leur seule défaite de cette édition. L’année suivante, ils remportent la compétition en bénéficiant de son format raccourci avant de se présenter avec le statut d’outsider pour la Coupe du monde au Japon. Après plus d’un an de stabilité, le collectif Sud-Africain se rôde et, malgré la défaite inaugurale 23-13 en phase de groupe face aux Néo-Zélandais, accède à la finale contre les Anglais. Les coéquipiers de Siya Kolisi réalisent alors ce qui est probablement leur meilleure performance en 4 ans en ne laissant aucune chance à leurs adversaires (score sans appel de 32-12) et s’adjugent leur 3ème titre mondial en déjouant une partie des pronostics. 

La confirmation contre les Lions Britanniques

Deux ans plus tard, ils reçoivent les Lions britanniques et Irlandais coachés par Warren Gatland parmi lesquels figurent de nombreux joueurs anglais revanchards. Les Springboks s’avancent dans l’inconnu, eux qui n’ont pas joué depuis un an et n’ont pas pris part au Rugby Championship 2020 en raison des mesures d’isolations liées à la pandémie du COVID19. Les coaches Sud-Africains (Erasmus est redevenu directeur du rugby, laissant le siège de sélectionneur à son fidèle adjoint Nienaber) ne prennent donc aucun risque et s’appuient sur leur équipe-type du Mondial 2019, seul Mtawawira jeune retraité faisant défaut. Une fois encore, malgré un statut d’outsider et un système de jeu étriqué basé sur la défense, la conquête et le jeu au pied, les Boks l’emportent de peu. L’équipe s’affirme de plus en plus comme une machine à gagner, létale dans les moments clés, sûre de sa force et ne paniquant jamais. Une force et une confiance qui l’accompagneront jusqu’en 2023 pour aller chercher un quatrième titre mondial.

La méthode Erasmus : la victoire à n’importe quel prix

En seulement 3 ans, Rassie Erasmus a totalement transformé les Boks. Dans son jeu tout d’abord, avec un retour à des fondamentaux s’appuyant sur les forces historiques du rugby Sud-Africain. Avec ces bases solides, des joueurs talentueux comme Lukanyo Am ou Chelsin Kolbe parviennent à s’exprimer pleinement et affichent leur talent à la face du monde tandis qu’André Pollard punit chaque faute adverse avec une régularité diabolique. Dans les attitudes également, les Springboks ont radicalement évolué, retrouvant leur agressivité et n’hésitant jamais à se montrer provocants pour générer les fautes adverses dans le sillage de leur demi de mêlée Faf de Klerk, véritable embrouilleur en chef. Le quinze type installé en 2018 n’aura quasiment pas bougé, permettant à ces joueurs de créer des liens forts, issus des lourdes déconvenues des années précédentes, le capitaine Siya Kolisi étant chargé d’insuffler ce supplément d’âme nécessaire à toutes les grandes équipes. 

Un effectif densifié

Après la victoire dans la série face au Lions, évènement moins médiatisé en France mais objectif colossal pour le rugby Sud-africain, Erasmus et Nienaber ont pu sereinement activer l’étape suivante de leur plan : la densification de leur effectif. Eux qui s’étaient toujours ou presque appuyés sur les 15 mêmes titulaires et quelques valeurs sûres sur le banc, ont pu fouiller dans l’immensité du réservoir local pour débusquer d’autres armes. Sans réelle pression du résultat, et sans bousculer leurs principes de jeu, ils ont ainsi lancé quelques pépites prometteuses à des postes clés afin de s’offrir de nouvelles solutions stratégiques. Au milieu de ce collectif ultra rôdé et performant on a ainsi pu voir grandir et progresser des talents tels que Jasper Wiese, Grant Williams, Manie Libbok, Damian Willemse, Canan Moodie ou encore Kurt-Lee Arendse. Des joueurs qui ne sont pas encore tous installés dans l’équipe (l’ossature de 2019 est systématiquement rappelée dans les grands rendez-vous) mais qui représentent assurément l’avenir de la sélection et qui offrent de nouvelles armes à leurs sélectionneurs.

Un coaching novateur

Le staff a aussi fait évoluer sa manière de coacher, notamment au niveau de son paquet d’avants. Ils ont été les premiers par exemple à démocratiser le banc en 6-2, avec donc six avants pour seulement deux trois-quarts, en s’appuyant pour cela sur la polyvalence de leurs lignes arrières. Par la suite, ils sont allés encore plus loin avec un banc en 7-1, renommé le « bomb squad » tant la puissance dégagée par ce paquet d’avants finisseurs semble dévastatrice. C’est d’ailleurs cette formule qui a été utilisée avec succès contre les All Blacks en finale de la Coupe du monde 2023. Autre nouveauté testée par Erasmus et Nienaber, un coaching hors des temps habituels : on a ainsi vu la première ligne complète être changée en cours de première mi-temps, pour laisser les prétendus remplaçants jouer les 50 minutes restantes. Ou alors comme contre l’Angleterre en demi-finale, le meneur de jeu Manie Libbok sorti à la 30ème minute avant que son compère de la charnière Cobus Reinach ne l’imite à la mi-temps. Autant d’innovations – ou d’adaptations – tactiques qui ont permis aux Springboks de surprendre leurs adversaires en ayant toujours un coup d’avance. Chose permise avant tout par la densité du squad Sud-Africain : peut-être la seule équipe au monde à bénéficier de plus de 25 joueurs au niveau homogène, interchangeables sans que la performance de l’équipe ne faiblisse. 

Un système de jeu qui désarçonne

Dans les choix de jeu, les Boks ont régulièrement pris leurs adversaires à revers avec des partis-pris inattendus et inhabituels. Capables de relancer avec leurs trois-quarts sur certaines périodes ou de totalement cadenasser les matchs, ils n’ont pas d’équivalents pour faire déjouer leurs opposants et dicter leur rythme. Un exemple parmi d’autres : l’audace de choisir de jouer des mêlées sur des arrêts de volée dans leur camp, là où toutes les autres équipes auraient préféré se dégager avec de grands coups de pieds. Un moyen de plus de prendre un ascendant psychologique souvent décisif dans les moments clés, sur leurs adversaires mais aussi sur tous les autres acteurs du match (dont les arbitres), lors de ces duels qui se jouent sur de si petits détails.

Une communication intense et ciblée

Mais l’influence de Rassie Erasmus ne s’arrête pas au terrain et à l’aspect sportif. Désigné deuxième personnalité la plus influente du rugby en 2018 derrière Augustin Pichot (vice-président de World Rugby), le coach Sud-Africain est un personnage public qui ne manque jamais une occasion de s’exprimer. Son sujet préféré ? L’arbitrage et les prétendues injustices dont sont victimes ses joueurs sur les terrains. Et pour se faire entendre, Erasmus n’hésite pas à employer les grands moyens : particulièrement virulent auprès des médias, c’est également un utilisateur assidu des réseaux sociaux. Compilant toutes les erreurs en sa défaveur, photos et extraits vidéos à la clé, il excite ainsi la rancœur des supporters Sud-Africain et met une pression énorme sur le corps arbitral. Un sommet est atteint en novembre 2022 quand l’arbitre anglais Wayne Barnes, accusé d’avoir favorisé la victoire française face aux Springboks par Erasmus, reçoit d’innombrables menaces envers lui et sa famille.

Une stratégie parfaitement optimisée mais très clivante

Pour cette Coupe du monde 2023, les Springboks ont utilisé l’ensemble de ces armes pour bâtir leur succès. L’effectif a été intelligemment utilisé, avec une composition du 15 titulaire et du banc qui évolue en fonction des adversaires et des conditions, même si l’équipe alignée en finale s’appuie en très grande partie sur les champions du monde 2019 (les joueurs remplacés l’étaient pour cause de blessures). Erasmus a de son côté continué son lobbying intense, ciblant notamment les joueurs français accusés de simuler et d’en rajouter sur les contacts pour faire expulser leurs adversaires. Ces nouvelles polémiques inutiles ont fait naître un climat de méfiance durant toute la seconde partie de la compétition où, heureux hasard, les Springboks se sont parfaitement adaptés à un arbitrage qui leur a souvent été favorable. Résultat de la pression mise par l’influent Erasmus ou simple intelligence de ses joueurs sur le terrain ? Il y a certainement un peu des deux, mais le tacticien Sud-Africain a forcément créé une tendance qui ne peut qu’être négative pour l’avenir du rugby. Avec ce succès contesté, toutes les nations vont vouloir reproduire la méthode Erasmus et sa prétendue emprise sur le corps arbitral. A commencer par les Néo-Zélandais qui se sont déchaînés sur l’expérimenté Wayne Barnes (encore lui) au lendemain de la finale perdue… « Vous ne me manquerez pas » lâchera l’arbitre aux 111 rencontres internationales après ce dernier match, qui aurait du être le couronnement de sa carrière mais qui lui laissera sans doute un goût amer.

Une suprématie partie pour durer ?

Un réservoir sans équivalent

Nous l’avons mentionné, l’Afrique du Sud bénéficie d’un réservoir de joueurs gigantesque, peut-être inégalé au niveau mondial. Avec plus de 640 000 licenciés, elle est de loin la première nation mondiale en terme de pratiquants (c’est près de 20% des licenciés mondiaux), l’Angleterre, seconde nation, n’ayant que 350 000 licenciés. Le rugby est donc clairement le sport roi en Afrique du sud. A titre de comparaison il n’est que le 10ème sport français en terme de pratiquants (260 000 licenciés) et le 4ème sport collectif derrière le football, le basket-ball et le handball. La Nouvelle-Zélande est, elle, régulièrement citée pour être le pays du rugby mais avec seulement 190 000 licenciés elle est également loin derrière… et la tendance n’est pas faite pour s’inverser puisque les jeunes kiwis se tournent de plus en plus vers les sports américains et notamment le basket, là où le rugby poursuit sa croissance en Afrique du Sud particulièrement auprès des populations noires et métissées.
En résulte un engouement exceptionnel pour l’équipe nationale et pour son symbole et capitaine Siya Kolisi : au lendemain du quatrième titre mondial le président Sud-Africain Cyril Ramaphosa, a annoncé l’instauration d’un jour férié pour célébrer le succès des Springboks. « Vous n’imaginez pas ce que ce titre représente pour l’Afrique du Sud » déclare de son côté Siya Kolisi, futur Racingman, qui rentre un peu plus dans la légende « Quand on est rassemblés, rien ne peut nous arrêter ». 

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Des trentenaires encore concernés

Malgré ce vivier, l’Afrique du Sud a construit son succès en s’appuyant sur une ossature expérimentée, en place depuis 2018, avec notamment un pack composé uniquement de joueurs trentenaires. C’est cette expérience qui a notamment permis de faire la différence face à des équipes plus jeunes comme le XV de France. Pourtant, hormis Duane Vermeulen (37 ans), aucun autre Springbok n’a officiellement annoncé sa fin de carrière. Si beaucoup des trentenaires ne seront certainement plus là dans 4 ans, les sélectionneurs pourront néanmoins compter sur eux pendant encore quelques saisons, le temps d’effectuer la transition avec les nouveaux talents en devenir. Face à une équipe d’Australie moribonde et des Néo-Zélandais en reconstruction profonde, les Springboks font clairement figure de favoris pour les deux prochaines éditions du Rugby Championship. Ils vont pouvoir opérer leur transition en douceur avec un seul objectif en tête : devenir la première équipe à gagner une troisième coupe du monde consécutive. Un objectif loin d’être irréalisable.

Des joueurs qui se confrontent à tous les rugbys

Un autre point clé dans la domination du rugby Sud-Africain au niveau mondial : l’intégration de leurs provinces aux championnats européens (URC et Champions Cup) tout en continuant à jouer le Rugby Championship. Ainsi les Sud-Africains affrontent toute l’année les équipes européennes tout en entretenant leur rivalité au niveau international avec les Néo-Zélandais, effectuant la synthèse entre ces deux rugbys. Leur départ des compétitions des provinces de l’hémisphère sud est d’ailleurs l’un des facteurs majeurs expliquant le déclin du rugby Australien et Néo-Zélandais dont les jeunes joueurs ont perdu en variété d’opposition.
La co-existence de ce double calendrier reste problématique en revanche pour la santé des joueurs. Sans alignement calendaire entre les compétitions des deux hémisphères, les joueurs Springboks sont obligés d’enchainer deux saisons sans réellement bénéficier de plages de coupure pour se régénérer et se préparer physiquement. Australiens et Néo-Zélandais coupent pendant 2 à 3 mois après la tournée de novembre afin de se préparer pour le Super Rugby en Février et les Européens font de même en juillet et août lorsque se joue le Rugby Championship. Les Boks, eux, ne bénéficient de véritables périodes de repos et de préparation que les années de Coupes du monde. Ce qui explique qu’ils soient parfois décevants en Rugby Championship et laissent la plupart des titres intermédiaires aux All Blacks mais qu’en parallèle ils semblent franchir un cap, notamment au niveau physique, tous les quatre ans. Cependant, avec la création de la nouvelle ligue mondiale, le calendrier international devrait être revu et le Tournoi de l’hémisphère sud décalé en même temps que le 6 Nations. Une évolution qui serait donc, en théorie, profitable aux Sud-Africains.

Un favori qui ne peut plus se cacher

Toujours en quête de plus de spectacle pour séduire le jeune public et les sponsors, les instances rugbystiques mondiales vont certainement continuer à œuvrer pour faire évoluer des règles censées privilégier le jeu offensif. Si ces directives n’ont jusque-là pas révolutionné la formule permettant de gagner des titres, il faudra néanmoins que les Sud-Africains continuent à s’adapter à ces changements afin de conserver leur avance sur leurs concurrents. Et si finalement la seule chose qui pouvait empêcher les Springboks de continuer à accumuler les trophées était justement leur trop grande domination ? Evidemment toute suprématie est vouée à s’arrêter, le cas inverse ne pouvant qu’être néfaste à l’intérêt sportif. Avec ce quatrième sacre mondial, les Springboks vont définitivement abandonner leur statut d’outsider et devenir réellement l’équipe à abattre pour toutes les autres nations, comme cela a été le cas pour les All Blacks à partir de 2015. Analysés, décortiqués, pris pour modèles, tous leurs opposants vont les cibler et vouloir les faire tomber. Mais encore faut-il avoir la capacité de le faire. 

Quelle empreinte dans l’histoire du rugby ?

Un collectif besogneux sans strass ni paillette

On a tendance à régulièrement citer l’équipe Néo-Zélandaise championne du monde 2015 comme une référence absolue : une somme parfaite d’individualités exceptionnelles au service d’un jeu ultra efficace et spectaculaire. Les Springboks sont l’exact opposé de cela : un collectif besogneux d’où n’émergent finalement que peu d’individualités marquantes, gagnant sur des coups du sort ou à l’usure des matchs fermés et peu télégéniques. Une autre vision du rugby finalement, où le spectacle et le divertissement passent au second plan et où seule la victoire compte. Les All Blacks de McCaw étaient certes brillants, mais les Boks de Kolisi sont, eux, insubmersibles.

Une équipe qui fédère une nation divisée

Pour l’Afrique du Sud, ce pays à l’histoire ancienne et récente si lourde et complexe, un succès pour les Springboks est toujours salutaire. Dans l’Afrique du Sud post-apartheid, la question de la violence et du racisme est toujours un sujet central et les motifs d’union se font rares. Avec près de 82 meurtres par jour, le pays est l’un des plus dangereux de la planète en étant avant tout l’un des plus inégalitaires puisque moins de 10% de la population (essentiellement blanche) contrôle plus de 80% des richesses du pays tandis que le taux de pauvreté atteint les 21%… avec une courbe qui ne cesse d’augmenter. Dans ce contexte le succès des Springboks fait l’effet d’une véritable bouffée d’oxygène, comme l’avait été le premier titre de 1995 largement politisé. « Ce tournoi était destiné à tous les Sud-Africains, qu’ils soient riches ou pauvres. Peu importe d’où vous venez, car l’équipe que nous avons est très diversifiée et très belle. Nous venons tous d’horizons différents, d’ethnies différentes » résume Siya Kolisi. Plus que partout ailleurs, l’impact sociétal est donc toujours à prendre en compte également lorsque l’on s’intéresse aux succès – ou aux échecs – des Springboks.

Encore trop de controverses pour devenir une référence mondiale

Avec ce titre, les Springboks ont désormais fait mieux sur le plan comptable que leurs rivaux Néo-Zélandais pour le plus grand bonheur du peuple Sud-Africain mais quel sera réellement leur héritage sportif ? Avec ses succès étriqués, parfois contre le cours du jeu, son rugby souvent restrictif l’équipe d’Erasmus a clairement peu fait rêver le grand public qui lui a globalement tourné le dos pour ne pas dire plus. Et si finalement, après un premier titre contesté en 1995 on ne se rappelait de cette équipe que pour les nouvelles et innombrables polémiques qu’elle suscite ? Il y avait déjà eu la montre en or de Derek Bevan et la curieuse intoxication alimentaire générale dans les camp All Blacks en 1995, il y a cette fois eu le lobbying arbitral d’Erasmus mais également les accusations d’injures raciales formulées par l’Anglais Tom Curry à l’encore de Bongi Mbonambi après la demi-finale. Enfin, le refus de la fédération Sud-Africaine de mettre en application la nouvelle charte de l’agence mondiale antidopage a de quoi forcément faire naître des soupçons, surtout pour une équipe qui base à ce point son succès sur sa domination physique et encore plus lorsque l’on connaît le destin tragique de certains champions du monde 1995.

Une hostilité criante malgré un rugby combatif et généreux

Lors de cette Coupe du monde, nous avons pu constater la généralisation de dérives qui n’étaient jusque-là que marginales dans le rugby international. L’ambiance festive et ensoleillée des phases de groupes a laissé place à la tension, aux injures et aux théories du complot une fois les phases finales démarrées en même temps que la pluie s’invitait sur les terrains. Jamais les arbitres n’avaient autant été pris pour cible et de manière aussi violente. Jamais les stades n’avaient adopté à l’unisson un comportement aussi ouvertement hostile envers une équipe à ce stade de la compétition. Ce titre des Springboks a révélé ce qu’il y a de pire chez les supporters et chez l’ensemble des observateurs et laisse craindre une évolution profonde des mentalités autour du rugby que ses prétendues valeurs ne pourront plus longtemps faire oublier. On a pourtant vu une équipe extrêmement solidaire et forte collectivement, livrer des batailles intenses, briller à la fois tactiquement, techniquement et physiquement et finir par s’imposer au bout du suspense. Après tout, est-ce que ce n’est pas tout cela que l’on aime dans le rugby et dans le sport en général ?